Les 18 "si" de René Préval

Mine de rien, le Président haïtien René Préval ne semble pas si nul que ça. Nonchalant, dépourvu de vision, il ne sait pas toujours quoi faire, ni quoi dire dans certaines situations. Ceci porte la classe politique haïtienne à le sous-estimer. Mais dans son discours du 1er janvier 2010, Préval a montré à ses détracteurs que s’il y a beaucoup de choses qu’il ignore, du moins il sait ce qu’on peut faire avec des "si".

Depuis la grammaire latine, "si" est définie comme une conjonction exprimant des conditions hypothétiques réelles, potentielles et irréelles.

Les hypothétiques réelles renvoient à un espace conforme à notre monde réel, les potentielles à un monde non présent mais probable et les irréelles à des conditions strictement imaginaires.

Une telle classification est fondée sur le degré d’accessibilité du référent qui peut être plus ou moins envisageable dans notre monde réel.

On peut bien analyser les "si" du Président avec ces catégories si on les envisage dans une perspective strictement linguistique.

Mais étant donné ma problématique qui est de cerner son dire hypothétique dans son intention et son ancrage dans la fictionnalité, j’entends approcher ses 18 "si" sous un autre angle, celui de la pragmatique.

En effet, à la suite d’Adam, de Van Dijk et de Bonnard, il a été démontré que les énoncés (si p, q) ne sont pas nécessairement hypothétiques. Nombre d’emplois de cette structure recouvrent des relations logiques qui sont de l’ordre de faits attestés, non imaginaires.

Dans l’exemple suivant: "si sa mère est sympathique, on ne peut pas dire autant de son père", il n’y a aucune forme d’implication où p serait une condition de q. Il n’y a donc pas moyen de parler de relation hypothétique.

Aussi conformément à cette approche, on peut considérer qu’il existe deux types d’emploi de la conjonction "si" : Un emploi non hypothétique donnant lieu à un discours conçu sur le mode réel et un emploi hypothétique instituant l’ordre de la fictionnalité.

Un tel détour théorique est d'autant plus intéressant qu'il requiert trois critères comparativement à l’approche grammaticale fondée uniquement sur la référentialité. 

Le premier critère est d’ordre situationnel. Il s’agit de la connaissance encyclopédique, qui permet à tout locuteur ayant une certaine expérience du monde de situer un procès sur l’axe fictif-réel. 

Le deuxième critère, d’ordre textuel, est celui des opérateurs logiques par lesquels les relations (si p, q) peuvent être enrichies pour déterminer le caractère hypothétique ou non des procès. Lorsqu’un locuteur énonce (si p, q), selon le contexte il peut être possible d’y insérer alors, cependant, du moins etc. 

Le troisième critère, pragmatique, est la prise en compte de la question de la présupposition. En effet, dans les relations (si p, q), les locuteurs sont censés donner des instructions, par le jeu des temps, sur le degré de fictionnalité des procès envisagés. 

Fort ces critères, "si" non hypothétique renvoie aux structures (si p, q) où l’insertion de "alors" ou "au cas où" n’est pas possible. En revanche, l’enrichissement de la structure (si p, q) par des connecteurs de concession ou des modalisateurs d’énoncé (du genre cependant, en revanche, également) est possible. Le rapport institué par l’emploi de "si" non hypothétique peut être causatif, optatif, itératif, concessif, adversatif, emphatique, additif etc.

Soit le 14ème "si" de Préval

14.- Si kantite djòb yo ogmante non faktori, nou pa ka di menm bagay la pou ti biznis e mwayèn biznis.

Ce "si" est d’un emploi non hypothétique. Il donne lieu à une relation concessive (si p en revanche q). C’est le seul énoncé en "si" où le discours du Président opère un ancrage dans le réel.

Les autres "si", soit 17 sur 18 sont des "si" hypothétiques où le réel est soumis à la loi de l’imaginaire. 

"Si" est dit hypothétique dans les relations (si p, q) où il est possible d’insérer le connecteur "alors" devant le conséquent ou remplacer "si" par "au cas où". Ces relations ont aussi la particularité d'être pertinentes à la forme négative: Si p, q = Si non p, non q.

Les relations de ce genre introduisent une implication logique entre un procès p et un procès q, tel que p (monde réel ou fictif) est une condition nécessaire de q (monde possible). Valide en termes de logique, (si p alors q) renvoie cependant à des états de choses vrais uniquement dans des mondes contrefactuels, p étant d’ordre suppositionnel. 

C’est exactement le cas des énoncés suivants accouchés par René Préval le 1er Janvier 2010 aux Gonaïves:

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