L'approche pragmatique

Vue sous l’angle étymologique, la pragmatique, du grec "pragma", "praxis", signifie "action". Mais du point de vue de la communication, elle est  l’étude des signes dans leurs rapports avec leurs utilisateurs. 

Ainsi définie, elle se positionne, dans la trilogie de Morris, comme l’un des trois modes d’appréhension du langage à côté de la syntaxe qui concerne les relations entre les signes et de la sémantique qui traite du rapport des signes avec le monde.

Envisageant le langage comme phénomène à la fois discursif, communicatif et social, la pragmatique suppose la prise en compte de ce qu’on fait avec les signes, au-delà du fait de communiquer.

La pragmatique est loin de constituer un champ unifié. Elle  s’apparente plutôt à une discipline satellite à la croisée des sciences humaines et, par conséquent, susceptible d’être intégrée à beaucoup d’autres disciplines. En référence aux divers travaux réalisés dans ce champ, on peut distinguer plusieurs modèles d’analyse pragmatique:

.- La pragmatique analytique

Issu de la philosophie analytique des années 50, ce modèle inauguré par Austin et poursuivi par Searle, repose sur l'idée d'une communication humaine intentionnelle et non exclusivement explicite. 

Ce courant réduit la prise de parole à l'accomplissement de trois actes de langage : l'acte locutoire par lequel on produit  des signes, l'acte illocutoire qui réfère au pouvoir transformateur du dire et l'acte perlocutoire relatif à l'effet consécutif à l’acte de dire.

.- La pragmatique sociolinguistique : Fortement marqué par les travaux des ethnologues de la communication (Hymes et Gumperez), à la fin des années 60, ce courant relègue au second plan la notion de compétence linguistique et porte l'intérêt sur les performances du sujet parlant, sujet déterminé par les structures sociales. La quête de l'idéologie constitue la principale préoccupation de ce courant.

.- La pragmatique énonciative ou pragmatique intégrée

Dans le prolongement des travaux de Benveniste sur l'énonciation (1966, 1974), Ducrot préconise une description linguistique intégrant la pragmatique comme l'une de ses composantes. L'idée de base ici est que la dimension pragmatique d'un énoncé est inscrite dans la langue elle-même et non dans une situation particulière.

Ainsi selon ce modèle, la relation entre énoncés est argumentative et non déductive. C'est-à-dire, les règles argumentatives régissant les enchaînements entre énoncés et leurs interprétations ne sont pas gouvernées par des règles ou des principes logiques et déductifs, mais par des lieux communs argumentatifs.

Ce modèle repose sur deux hypothèses : l’une, ascriptiviste, selon laquelle "les énoncés ne communiquent pas des états de faits mais des actions", d’où les actes de langage ; et l’autre, sui-référentielle, selon laquelle "comprendre un énoncé, c’est comprendre les raisons de son énonciation". C’est-à-dire, la description de l’énoncé implique la description du type d’acte qu’il est censé réaliser (Reboul et Moeschler 1994: 30, 31). La théorie de l’argumentation de Anscombre J. C et Ducrot O. relève de cette pragmatique dite linguistique ou sémantique.

.- La pragmatique radicale

Par opposition à la pragmatique énonciative, ce modèle se veut détaché de la linguistique. Considérant la pragmatique comme relevant de la théorie cognitive, ce courant s'intéresse au traitement inférentiel des informations dans la communication. L'hypothèse fondamentale de ce modèle est que les opérations liées au traitement pragmatique des énoncés ne sont pas spécialisées mais relèvent du système central de la pensée.

Ce modèle entend décrire les aspects vériconditionnels du sens, c’est-à-dire "l’ensemble des implicatures inférables, soit à partir de règles conversationnelles (implicature conversationnelle), soit à partir du sens des mots (implicature conventionnelle)". Aussi la pragmatique radicale accorde-t-elle un rôle important aux processus inférentiels déductifs dans la compréhension des énoncés. Les travaux de Sperber &Wilson, dans le cadre de la théorie de la pertinence, s’inscrivent dans cette lignée.

.- La pragmatique textuelle

C’est la méthode proposée par J.M. Adam pour "renouveler l’analyse du discours politique". Rompant avec les "mots-clés", les "énoncés-vedettes" de l’analyse lexicologique et les normalisations syntaxiques issues de Harris, Adam centre son analyse sur "les actes de langage", "les mots du discours" et les "grandes unités textuelles". Du coup, son intérêt porte sur les questions de modalité, de valeur illocutoire, de stratégie justificatrice, de marques énonciatives…

Suivant la conception de ce modèle, il est fondamental de "tenir compte de la linéarité des enchaînements et des connexions entre les phrases en évitant une pratique qui normalise les énoncés" (Adam in Kerbrat-Orecchioni & Mouillaud : 188). Aussi sont pris en compte la macrostructure pragmatique et les effets-séquences dans le discours.

.- La pragmatique psychosociologique

Ce modèle préconisé par Ghiglione (1989) est en fait une mixture de la théorie de la communication contractuelle et de la méthode d’analyse propositionnelle.

Des présupposés de ce modèle, découlent une conception du sujet comme acteur capable "d’agir sur" et non plus dominé par des déterminismes macro-sociaux, une conception de la langue comme outil d’inter-communication et de persuasion et une conception de la scène énonciative comme espace co-interlocutoire où se construisent les univers de référence, les univers de relation aux autres et les positionnements par rapport au monde mis en scène.

Dans ce modèle, la mise en scène langagière est appréhendée à trois niveaux :

a)    le niveau propositionnel, qui renvoie à une structure (la proposition) permettant de mettre en scène les éléments du monde et de les doter d’un prédicat et d’un type d’acte;

b)   le niveau interpropositionnel, qui renvoie à la stratégie persuasive mise en œuvre pour convaincre l’interlocuteur de la consistance des mondes mis en scène;

c)    le niveau énonciatif, qui renvoie au jeu des critères… (vérité, réalité, sincérité, légitimité) … auquel l’énonciateur convie l’interlocuteur pour juger des mondes qu’il lui propose (Ghiglione 1989 : 89, 90).

Outre ces aspects, la pragmatique psychosociologique accorde une grande place aux actes de langage, aux figures de rhétorique et aux diverses formes d’argument. C’est donc une approche dynamique qui "inscrit les jeux d’influence au fondement même de l’acte de communication…" (Ghiglione in Trognon et Larrue 1994 : 29), et qui s’inscrit dans le moule du constructivisme cognitiviste.