Discours et polémique

        D’un point de vue général, la polémique évoque l’idée de controverses entre interlocuteurs autour d’une question. Il s'agirait d'une mise en scène discursive où un locuteur donnant à sa parole une visée réfutative intense, met en cause son adversaire, autant comme personne que comme sujet défendant une position.

        Partant de cette conception, le discours polémique serait un discours virulent et aurait pour but d’imposer, par l’agressivité verbale, une conception du monde. C’est en ce sens que certains genres comme le manifeste, le pamphlet, la diatribe, la satire, l’essai critique… sont considérés comme polémiques comparativement à d’autres genres qui seraient neutres.

        Mais fort de la réflexion sur la nature et le fonctionnement du discours depuis près d’un demi-siècle, une telle approche de la polémique s’avère réductrice. En voyant la polémique uniquement dans les interventions passionnées et agressives, on se méprend sur ce qu’il y a de plus fondamental dans l’activité discursive : la dimension interactionnelle. Aussi m’est-il nécessaire de revisiter cette notion.

        La polémique doit être envisagée comme fonction fondamentale de l’activité langagière. Qui dit discours dit nécessairement polémique. Usage de la langue dans un contexte particulier, le discours postule un allocutaire par rapport auquel se situe l’instance d’énonciation.

        Ce point de vue est conforme aux présupposés théoriques de Baktine, qui croit que « le discours rencontre le discours d’autrui sur tous les chemins qui mènent vers son objet » (dans Todorov, 1981, p.98).

        Cette idée se retrouve également chez Ducrot pour qui "la valeur sémantique de l’énoncé, comme celle d’une pièce des échecs, devrait se décrire, partiellement au moins, comme une valeur polémique" (dans Searle, 1972, p.34).

        Ce même point de vue transparaît dans les propos de Maingueneau (2002) stipulant : "toute énonciation suppose la présence d’une autre instance d’énonciation, … à laquelle s’adresse le locuteur et par rapport à laquelle il construit son propre discours" (p.188).

        Perçue de cette manière, la polémique se présente comme une fonction constitutive de l’acte de parole. Dès qu’un locuteur s’énonce, son propos s’inscrit d’emblée dans une formation discursive. Ainsi, parler c’est assumer la responsabilité d’une voix potentiellement contrariante dans le jeu des interactions antérieures ou à venir. A travers le mot, dit Baktine (1977), je me définis par rapport à l’autre.

        En ce sens, même le monologue est frappé du sceau de la polémique. Degré zéro de l’interaction verbale, le monologue est comme tout discours un contre-discours.

        Les manifestations de la polémique peuvent être plus ou moins visibles. Le discours alors, par des techniques argumentatives (citations tronquées) et des phénomènes d’énonciation localisés (apostrophes, formules phatiques) se montre dans ses rapports avec d’autres discours.

        Mais le plus normalement du monde, la polémique fonctionne de manière discrète, charriée par des procédés d’implicitation et des stratégies discursives.