De l'organisation polyphonique du discours



Depuis que Bakhtine a présenté le discours rapporté comme « discours dans le discours » et « énonciation sur l’énonciation » (1977 : 161), l’étude de la polyphonie est passée à l’ordre du jour. Du coup, l’unicité du sujet parlant est remise en cause dans le discours, qui est perçu plutôt comme « un carrefour de voix ». Dès lors, l’approche grammaticale des citations est abandonnée au profit d’une approche discursive où l’attention se porte davantage sur le mode de traitement subi par le discours d’autrui, ainsi que les marques qui témoignent de sa prise en charge, de son rejet ou de sa banalisation, dans la prise de parole d’un locuteur.

 

Dans l’approche modulaire, compte tenu du fait que le discours que l’on dit « rapporté » n’est pas nécessairement un discours énoncé antérieurement, ni nécessairement un discours formulé, cette notion est remplacée par celle de « discours représenté », par opposition au discours du locuteur, qui est du « discours produit ». Ainsi, étudier la dimension polyphonique d’une intervention, « c’est d’abord repérer les segments de discours produits et représentés qui la constituent à différents niveaux », puis « décrire les fonctions des divers discours représentés dans cette intervention » (Roulet, Filliettaz et Grobet 2001 : 278, 279). D’où l’étude de l’organisation énonciative et l’étude de l’organisation polyphonique.

 

Le discours représenté

Dans son mode de traitement, le discours d’autrui peut être représenté de différentes manières. Il peut être formulé, désigné, ou implicité.

 

.- Il est dit formulé quand on représente les paroles effectivement produites par l’autre. Ces paroles effectivement produites, placées entre guillemets, donnent lieu au discours formulé direct, tandis que leur utilisation sans guillemets, impliquant certains changements comme les marques spatio-temporelles et les marques de personnes, renvoie au discours formulé indirect.

 

.- Il est dit désigné quand on ne reprend pas les paroles de l’autre, mais on se contente d’utiliser un verbe de parole ou un syntagme nominal pour indiquer son comportement verbal.

 

.- Il est dit implicité quand un connecteur comme mais, eh bien…etc, placés en tête de réplique permet d’enchaîner implicitement sur un discours en mémoire discursive.

 

En ce qui concerne le niveau interactionnel, le discours représenté a une dimension diaphonique quand les paroles représentées sont celles de l’interlocuteur immédiat, et une dimension polyphonique quand les paroles sont celles d’une tierce personne, ou de « la sagesse des nations » dans le cas d’utilisation de proverbes, de maximes par exemple.

 

Quant au rapport du discours représenté avec la réalité, il peut être effectif ou potentiel. « dans le premier cas, le locuteur représente des paroles qui ont été effectivement produites, dans le second cas la représentation imagine ou anticipe un discours qui pourrait être produit » (Roulet, Filliettaz et Grobet 2001 : 285).

 

Mais le discours représenté peut être aussi celui du locuteur, qui alors représente son propre discours effectif ou potentiel. C’est ce que Roulet appelle discours représenté autophonique (Roulet, Filliettaz et Grobet 2001 : 288).

 

En définitive, telle qu’elle vient d’être présentée, cette forme d’organisation du discours se révèle très complexe. Ainsi dans un premier temps, nous procéderons à la description de l’organisation énonciative du discours, puis dans un second temps, nous réaliserons l’analyse polyphonique.